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L’infirmerie du MS Aurora Majestic ne ressemblait pas à un hôpital.
C’était volontaire.
Lumières douces. Couleurs claires. Écrans discrets. Odeur neutre. Tout était pensé pour rappeler aux passagers qu’ils étaient en vacances, même lorsqu’ils ne se sentaient plus très bien. Ici, on ne parlait pas de blessure, mais de fatigue. Pas de malaise, mais de petit incident. Pas de douleur, mais d’inconfort passager.
La vérité médicale, à bord, commençait toujours par le choix des mots.
Le docteur Adrian Volkov referma le dossier avec un soupir mesuré. Cinquante ans passés, une carrière longue et propre, trop propre pour être totalement honnête. Il avait vu des ports, des corps, des tempêtes humaines et mécaniques. Il savait reconnaître une urgence. Et surtout, il savait reconnaître ce qu’on attendait de lui.
Sur le lit d’examen, le passager respirait lentement, yeux fermés, perfusion légère au bras. Un homme d’une quarantaine d’années, corpulence normale, aucune pathologie déclarée. Il avait été amené là moins d’une heure plus tôt, trouvé assis sur un banc du pont 8, promenade bâbord avant, incapable de se relever seul.
— Vertige brutal, avait dit l’agent de sécurité.
— Chute ? avait demandé Volkov.
— Non. Enfin… il ne sait pas.
Volkov avait hoché la tête. Il ne sait pas était souvent la version la plus pratique.
Il se tourna vers l’infirmière, jeune, appliquée, encore trop rigide pour le monde flottant dans lequel elle travaillait.
— Constantes stables, dit-elle. Tension un peu basse à l’arrivée, mais revenue à la normale. Pupilles réactives. Aucun traumatisme visible.
Volkov acquiesça.
— Vous pouvez noter : malaise vagal probable. Déshydratation légère. Fatigue liée au voyage.
Il savait que l’infirmière écrirait exactement ces mots. Elle n’en changerait pas un. Elle n’oserait pas.
— Docteur… murmura-t-elle, hésitante. Il avait une marque sur l’avant-bras. Comme une ecchymose récente. Mais… elle ne correspond pas à une chute.
Volkov la fixa calmement.
— Les ecchymoses, dit-il, sont souvent trompeuses.
Il marqua une pause.
— Et les passagers aussi.
L’infirmière baissa les yeux. Elle nota.
Dans la salle d’isolement attenante, séparée par une vitre sans tain, un autre patient attendait. Une femme cette fois, la trentaine, visiblement choquée, mais pas blessée. Elle avait été trouvée à proximité, sur la promenade, quelques minutes après le malaise de l’homme. Elle n’avait rien vu, selon sa version. Rien entendu non plus. Juste… une impression étrange.
— Elle n’est pas blessée, docteur, dit l’infirmière. Elle demande à repartir.
Volkov réfléchit une seconde.
— Qu’elle reparte, dit-il. Et qu’on lui conseille du repos.
Il savait que trop retenir quelqu’un était parfois plus suspect que de le laisser partir.
Il s’approcha ensuite du poste informatique, inséra son badge, ouvrit le logiciel médical central. Le dossier du passager clignotait encore : STATUT À VALIDER.
Il relut les constantes. Elles étaient cohérentes. Presque trop.
Volkov posa ses lunettes sur le bureau, se frotta les yeux. Il se souvenait de la formation. De la phrase exacte du contrat.
La mission du service médical est d’assurer la continuité de la croisière dans des conditions de sécurité optimales.
La continuité. Toujours ce mot.
Il valida le dossier.
DIAGNOSTIC FINAL : MALAISE BÉNIN — SANS SUITE.
À cet instant précis, sur le pont 13, la salle de sécurité recevait la notification. Le Chef de la Sécurité jeta un œil rapide au rapport médical.
— Donc rien, dit-il.
— Rien, confirma l’agent.
Le Chef hocha la tête et passa à l’écran suivant.
Rien n’exigeait d’action. Rien, officiellement.
Sur le pont 7, Claire Delmas marchait d’un pas calme, mais son esprit ne cessait de tourner. Elle avait quitté la cabine 742 quelques minutes plus tôt, après avoir confié le passager à Élias et au service de sécurité. L’enveloppe était restée sur le bureau. Elle n’avait pas été ouverte. Pas encore.
Mais la sonnerie du téléphone, la voix filtrée, et maintenant ce malaise sur le pont 8… tout se mettait à se répondre, comme des pièces d’un puzzle qu’on n’avait pas demandé.
Elle s’arrêta devant un panneau directionnel, fit semblant d’hésiter, puis changea discrètement de trajectoire.
Pont 3. Infirmerie.
Elle avait une raison officielle : vérifier l’état du passager pour rassurer d’éventuels proches. Une responsable des excursions se devait d’être humaine, attentive.
Et une raison officieuse : son instinct.
À l’accueil de l’infirmerie, l’infirmière la reconnut aussitôt.
— Tout va bien ? demanda Claire avec son sourire public.
— Oui, oui. Un petit malaise. Rien de grave.
Toujours ce mot.
— Je peux voir le médecin ? demanda Claire. Juste une minute.
L’infirmière hésita, puis hocha la tête et disparut dans l’arrière-salle.
Volkov apparut quelques secondes plus tard. Il ajusta sa blouse, afficha une expression professionnelle.
— Madame Delmas.
— Docteur. Je voulais simplement m’assurer que le passager allait bien. Il était… un peu secoué.
Volkov sourit. Un sourire maîtrisé.
— C’est normal, dit-il. Première journée. Fatigue, stress du voyage. Le corps parle parfois un peu trop fort.
Claire inclina la tête, attentive.
— Et la marque sur son bras ? demanda-t-elle doucement.
Le sourire de Volkov ne disparut pas, mais quelque chose se crispa derrière ses yeux.
— Vous êtes très observatrice.
— C’est mon métier.
— Une ecchymose, répondit-il. Probablement antérieure à l’embarquement. Rien qui indique un incident à bord.
— Vous êtes sûr ?
Il la regarda droit dans les yeux.
— Absolument.
Claire le crut. Ou plutôt… elle crut qu’il croyait à ce qu’il disait.
— Parfait, dit-elle. Merci, docteur.
Elle se tourna pour partir, puis s’arrêta.
— Une dernière chose. Vous avez noté l’heure exacte du malaise ?
— Bien sûr.
— Et… elle correspond à quoi, exactement ?
Volkov sentit la question. Il sut qu’elle n’était pas innocente.
— À rien de particulier, répondit-il. Juste après le départ.
Claire sourit.
— Évidemment.
Elle sortit.
Dans le couloir du pont 3, éclairé par des néons sans âme, elle inspira profondément. Le navire vibrait sous ses pieds, presque imperceptiblement. Une vibration qu’elle n’aurait jamais remarquée si elle n’avait pas déjà eu un doute.
Au même moment, Élias Morel consultait un rapport de sécurité dans un bureau secondaire du pont 13. Il lut la ligne médicale.
Malaise bénin — aucune conséquence.
Il posa la tablette. Il connaissait ce type de formulation. Trop lisse. Trop parfaite.
Il se souvenait d’un autre rapport, des années plus tôt. Un autre corps. Une autre mer. Et les mêmes mots soigneusement choisis.
Il murmura pour lui-même :
— Toujours la même histoire.
Sur la passerelle, la Capitaine Sofia Rinaldi recevait les synthèses de fin d’après-midi. Météo stable. Cap maintenu. Machines dans la tolérance. Incident médical mineur.
Elle valida d’un geste.
Chaque validation était une pierre posée sur le même chemin.
Au pont 3, Volkov resta seul quelques instants dans son bureau. Il regarda l’écran médical encore ouvert. Le curseur clignotait au bas du dossier, comme s’il attendait qu’on ajoute quelque chose.
Il ne le fit pas.
À la place, il ouvrit un autre fichier. Un registre interne, moins visible, réservé à son usage personnel. Il y nota une phrase, brève, qu’il n’enverrait jamais.
La blessure ne correspond pas à la version officielle.
Puis il ferma le fichier sans l’enregistrer.
Parce qu’à bord du MS Aurora Majestic, il y avait deux vérités.
Celle qu’on écrivait. Et celle qu’on apprenait à taire.
Et pendant que les passagers dînaient, riaient et levaient leurs verres à la première nuit en mer, le navire continuait d’avancer.
Avec un diagnostic rassurant. Et un mensonge de plus soigneusement intégré au système.
