Le Navire ne s'arrête jamais

Sommaire

CHAPITRE 7 — La version officielle

La version officielle naît toujours avant les faits.

Elle n’a pas besoin d’être exacte. Elle a seulement besoin d’être cohérente.

Sur le MS Aurora Majestic, elle circulait déjà.

Au pont 3, dans un bureau annexe de l’infirmerie, le docteur Adrian Volkov relisait un document qu’il n’avait pas encore signé. Trois pages. Un vocabulaire choisi. Des phrases suffisamment vagues pour absorber n’importe quelle nuance ultérieure.

Incident mineur — sans conséquence sur la sécurité du navire ni le bien-être général des passagers.

Il connaissait cette formulation. Il l’avait vue des dizaines de fois, sur d’autres navires, dans d’autres contextes. Elle avait l’avantage d’être définitive sans jamais être précise.

Il corrigea une virgule, remplaça “incident” par “événement”, puis hésita.

Le curseur clignotait.

Volkov leva les yeux vers la vitre sans tain donnant sur la salle d’examen. Le lit était vide à présent. Le passager avait été raccompagné à sa cabine avec une bouteille d’eau, un sourire rassurant et une consigne de repos.

Repos.

Comme si le corps pouvait oublier ce qu’il avait ressenti simplement parce qu’on le lui demandait.

Un léger bip retentit sur son écran.

Message interne — Priorité moyenne
Objet : Validation rapport médical / synchronisation sécurité

Volkov soupira.

La sécurité ne demandait jamais une validation pour rien.

 

Au pont 13, la salle de sécurité avait changé d’atmosphère. Les écrans étaient les mêmes, les agents aussi, mais quelque chose dans l’air s’était figé. Une attente. Une tension administrative, plus lourde encore que l’urgence.

Le Chef de la Sécurité se tenait debout, bras croisés, devant un écran synthétique affichant un résumé clair, lisible, propre.

RAPPORT D’INCIDENT — VERSION PRÉLIMINAIRE

— Relis-moi ça, dit-il à l’agent de quart.

À 21 h 18, un passager a signalé un malaise léger sur la promenade du pont 8. Intervention rapide du personnel. Aucun traumatisme constaté. Diagnostic médical rassurant. Incident clos.

— Bien, répondit le Chef.

Il marqua une pause.

— Enlève “signalé par un passager”. Mets “constaté par l’équipage”.

— Pourquoi ?

Le Chef leva les yeux.

— Parce qu’un passager qui signale quelque chose devient un témoin.

— Et l’équipage ?

— L’équipage exécute.

L’agent hocha la tête et modifia la ligne.

— Et pour la caméra ? demanda-t-il. L’angle mort ?

Le Chef hésita à peine.

— Bug technique sans impact. Programmé pour correction.

— On le mentionne ?

— Non.

Le silence retomba. La version officielle prenait forme.

 

Au pont 7, Claire Delmas était assise seule dans un petit salon secondaire, un espace souvent oublié des passagers, trop loin des bars, trop proche des couloirs d’équipage. Elle avait sa tablette devant elle, mais n’y touchait pas.

Elle repensait à la femme de l’infirmerie. À son regard un peu trop fuyant. À la manière dont le mot rien revenait toujours.

Elle n’avait pas accès aux rapports médicaux complets. Pas officiellement. Mais elle avait accès à quelque chose de plus instable : la mémoire humaine.

Elle rouvrit l’historique de la cabine 742. Toujours le même champ vide. Toujours cette attribution manuelle sans nom.

Claire se leva.

Elle n’avait pas décidé de ce qu’elle allait faire ensuite. Elle savait seulement ce qu’elle n’allait plus faire : attendre.

 

Dans un bureau discret du pont 16, juste en retrait de la passerelle, la Capitaine Sofia Rinaldi recevait un appel interne. Elle reconnut immédiatement la voix avant même que l’homme se présente.

— Capitaine.

— Arthur, répondit-elle calmement.

— Je suppose que vous avez reçu le rapport préliminaire.

— Oui.

— Et ?

Sofia regarda par la baie vitrée. La mer était calme. Le navire avançait à vitesse constante. Les lumières des ponts formaient une colonne dorée sur l’eau noire.

— Rien d’inquiétant, dit-elle. Un incident mineur.

— Parfait.

Un silence s’installa. Pas un silence gênant. Un silence d’habitude.

— Il y a cependant… reprit Sofia.

Arthur attendit.

— Une anomalie caméra.

— Réglée ?

— En cours.

— Bien.

Il marqua une pause, puis ajouta, presque distraitement :

— Vous savez ce qui fait la force d’un navire, Sofia ?

Elle ferma brièvement les yeux.

— Sa capacité à continuer, répondit-elle.

Arthur sourit, même si elle ne le voyait pas.

— Exactement.

La communication se coupa.

Sofia resta immobile quelques secondes. Elle savait qu’en validant cette version, elle refermait une porte. Et que certaines portes, une fois refermées, n’étaient plus censées être rouvertes.

Elle valida.

 

Élias Morel lut la version officielle dix minutes plus tard.

Il était dans un couloir technique, tablette en main, dos appuyé contre une cloison. Autour de lui, le navire vibrait doucement, comme un organisme satisfait de sa propre efficacité.

Il lut lentement. Chaque phrase. Chaque omission.

— Joli travail, murmura-t-il.

Ce n’était pas un compliment.

Il avait appris, dans une autre vie, que les rapports les plus dangereux étaient ceux qui semblaient parfaits. Ceux qui ne laissaient aucune aspérité où accrocher un doute. Il leva les yeux vers une caméra au plafond. Elle le regardait. Ou faisait semblant.

Élias désactiva sa tablette et la rangea.

Il savait qu’à partir de cet instant, il n’était plus seulement un officier de sécurité.

Il devenait un problème.

 

Au pont 3, Volkov relut encore une fois son rapport. Il pensa à la marque sur le bras. À l’heure exacte du malaise. À ce léger décalage entre ce qu’il avait vu et ce qu’il écrivait. Il posa son stylet au-dessus de l’écran. Il pourrait refuser de signer. Cela créerait une anomalie. Une petite. Mais suffisante pour ralentir la machine.

Il pensa au contrat. À sa famille. À ce navire qui avançait sans jamais regarder en arrière. Il signa.

La version officielle venait d’obtenir sa caution médicale.

Dans les systèmes centraux, la synchronisation s’effectua automatiquement.

Sécurité. Médical. Hôtellerie. Direction.

Les données s’alignèrent.

STATUT GLOBAL : NORMAL

L’incident fut classé. Archivé. Rendu invisible.

 

Au pont 7, Claire Delmas entra finalement dans la cabine 742.

Pas en forçant. Pas en désobéissant frontalement. Elle utilisa une carte de service, comme elle l’avait fait mille fois ailleurs. Le lecteur bipa. Vert.

La porte s’ouvrit.

La cabine était identique à la dernière fois. Trop identique. L’enveloppe était toujours là, sur le bureau, parfaitement alignée.

Claire la fixa longuement.

Puis elle la prit.

Elle sentit immédiatement que quelque chose clochait. L’enveloppe était plus légère qu’elle ne l’aurait dû. Elle ne contenait pas ce qu’on attendait d’elle.

Elle l’ouvrit.

À l’intérieur, une seule feuille. Pas de logo. Pas de signature. Juste quelques lignes imprimées.

Vous cherchez un incident.
Il n’y en a pas.
Vous cherchez un responsable.
Il n’y en a pas non plus.
Il n’y a qu’un système.

En bas de la page, une date.
Et une heure.

00:47

Claire sentit un frisson la parcourir. Elle venait de comprendre quelque chose d’essentiel. La version officielle n’était pas une réaction. Elle était une étape.

 

Au pont 13, l’angle mort resta grisé. Officiellement, il n’existait pas. Dans les rapports, il n’avait jamais existé. Mais dans le corps d’Élias Morel, dans la mémoire de Claire Delmas, et dans le silence trop lisse de ce navire en croisière, il continuait de fonctionner.

Parce que tant qu’une version officielle existe, la vérité, elle, attend.

Et le MS Aurora Majestic poursuivait sa route, parfaitement aligné, parfaitement rassurant, parfaitement mensonger.

 

Naviguer vers le chapitre suivant